Thèses en cours

L’énergie du cinéma « primitif » dans la poésie moderniste

un projet de thèse de Nadejda Magnenat co-dirigé par les Prof. A. Rodriguez et B. Turquety

tiré du film « Cascades de feu », 1905

Il faut « machiner la poésie comme on a machiné le monde » déclarait Apollinaire dans L’Esprit nouveau et les poètes (1917), en convoquant les moyens du cinéma et du phonographe comme des modèles disponibles pour l’imagination créatrice. Dans l’histoire esthétique des formes, il est d’usage de considérer ces propos comme une borne historique importante, dès lors qu’ils semblent inaugurer les liens du cinéma et de la poésie de manière explicite, dans la perspective des avant-gardes des années 1920 et 1930. Cependant, à l’heure de ce manifeste poétique, le « cinéma » n’est pas l’objet stabilisé que l’on connaît aujourd’hui. Il est en phase d’institutionnalisation seulement. Le débat sur son autonomie artistique commence tout juste d’apparaître dans le milieu des avant-gardes littéraires, bien que cette industrie fassent partie de l’offre des divertissements culturels depuis plus de vingt ans. La thèse envisagée part de ce paradoxe pour faire l’archéologie de la conférence d’Apollinaire, en s’intéressant à ses conditions de possibilité, dès lors que l’émergence de ce qu’on appelle le « cinéma des premiers temps », autour de 1900-1910, correspond de façon quasi simultanée au renouvellement moderniste de la forme poétique. Ainsi, Apollinaire parle de « cinématographe » déjà en 1905 ; au même moment, Max Jacob, passionné de ces spectacles, écrit des poèmes y faisant explicitement référence. C’est aussi durant cette période d’avant-guerre que Cendrars rencontre le cinéma :

Les images pleuvent. Le cerveau se gonfle à la pluie. Les nerfs se détendent. Le cœur s’apaise. Les scènes défilent, me cinglent, comme les flagelles glacées des douches. La vulgarité de la vie quotidienne me régénère.

New York in flashlight, Blaise Cendrars [1912]

On mesure encore mal dans quelles proportions ces images permirent d’accéder à des mondes inédits et comment ils ont pu marquer l’imaginaire des artistes. Dès lors que le cinéma des premiers temps est actuellement un terrain de recherche historique en pleine effervescence, ce projet de thèse entend en profiter et adoptera une perspective transdisciplinaire. Du fait notamment de la complexité intermédiale mise à jour par ces études, cette relecture des pratiques culturelles du début du XXe siècle apparaît fondamentale pour comprendre l’intérêt que ces spectacles ont pu susciter chez les auteurs du corpus. En considérant ces divertissements comme le lieu d’un ressourcement primitiviste, cette thèse veut analyser l’impact qu’ils ont pu produire sur la création littéraire moderniste.

Le Primitivisme littéraire: Blaise Cendrars au cœur des avant-gardes

un projet de thèse de Jehanne Denogent, dirigé par la Prof. C. Le Quellec Cottier

Marie Vassilieff, « Poupée sculpture, portrait de Blaise Cendrars ». [1923]

 

[Le primitivisme] est la figure la plus forte de l’altérité. De la tension entre identité et altérité. L’épreuve de l’altérité est constitutive de la modernité.

Henri Meschonnic, Modernité, modernité

Ce projet vise à clarifier la notion de « primitivisme » en littérature, à partir d’un moment-charnière, celui des avant-gardes parisiennes au début du XXesiècle, et de l’œuvre de Blaise Cendrars, en tant que « personnage-carrefour » entre les artistes, les pratiques artistiques et les cultures. En conjuguant les approches – transversale, pluridisciplinaire et interculturelle – à partir du cas monographique complémentaire de Cendrars, cette thèse cherchera à définir et reconnaître un primitivisme en littérature, notamment à travers ses sources africanistes.

Le choix du motif et de l’esthétique primitiviste offre une clé intéressante pour une histoire alternative : interculturelle, transversale et pluridisciplinaire de la période littéraire des années 1889 à 1924. Lors de cette période culturelle charnière, le « primitif » prend une dimension nouvelle, rejouant la distance symbolique à l’altérité. Non plus conçu comme une preuve de la supériorité des sociétés occidentales, il est le point de départ d’une rupture esthétique, voire éthique. A la fois inspiration, procédé et posture, le primitivisme en littérature touche à des enjeux d’époque importants – les négociations interculturelles, la recherche esthétique de formes autres, le positionnement centre-périphérie – qui feront la matière de cette thèse. Loin de l’exotisme ou du seul décentrement, l’idée d’un ressourcement énergétique de la création (et de la société) par ses marges constitue un moyen majeur de surmonter l’immobilisme perçu dans l’art français. Dans ce contexte, l’interculturalité devient un facteur essentiel du dynamisme de l’art.