Blaise Cendrars – Les grands fétiches

Blaise Cendrars – Les grands fétiches

29 août 2018 Cendrars 0

LES GRANDS FÉTICHES –

I /

Une gangue de bois dur /

Deux bras d’embryon /

L’homme déchire son ventre /

Et adore son membre dressé /

 

II /

Qui menaces-tu /

Toi qui t’en vas /

Poings sur les hanches /

À peine d’aplomb, /

Juste hors de grossir ? /

 

III /

Nœud de bois /

Tête en forme de gland /

Dur et réfractaire /

Visage dépouillé /

Jeune dieu insexué et cyniquement hilare /

 

IV /

L’envie t’a rongé le menton /

La convoitise te pipe /

Tu te dresses /

Ce qui te manque du visage /

Te rend géométrique /

Arborescent /

Adolescent /

 

V /

Voici l’homme et la femme /

Également laids, également nus /

Lui moins gras qu’elle mais plus fort /

Les mains sur le ventre et la bouche en tirelire /

 

VI /

Elle /

Le pain de son sexe qu’elle fait cuire trois fois par jour /

Et la peine outre du ventre /

Tirent /

Sur le cou et les épaules /

 

VII /

Je suis laid ! /

Dans ma solitude à force de renifler l’odeur des filles /

Ma tête enfle et mon nez va bientôt tomber. /

 

VIII /

J’ai voulu fuir les femmes du chef /

J’ai eu la tête fracassée par la pierre du soleil /

Dans le sable /

Il ne reste plus que ma bouche /

Ouverte comme le vagin de ma mère /

Et qui crie /

 

IX /

Lui /

Chauve /

N’a qu’une bouche /

Un membre qui descend aux genoux /

Et les pieds coupés /

 

X /

Voici la femme que j’aime le plus /

Deux rides aiguës autour d’une bouche en entonnoir /

Un front bleu /

Du blanc sur les temps /

Et le regard astiqué comme un cuivre /

 

British Museum

Londres, février 1916.

 

Blaise Cendrars, « Poèmes  nègres », Poésies complètes, Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2017, p. 88-91.

Voir le poème (pdf)