Max Jacob – Pour les enfants et pour les raffinés

Max Jacob – Pour les enfants et pour les raffinés

1 janvier 2018 Jacob 0

POUR LES ENFANTS ET POUR LES RAFFINÉS –

À Paris /

Sur un cheval gris /

À Nevers /

Sur un cheval vert /

À Issoire /

Sur un cheval noir /

Ah ! qu’il est beau ! qu’il est beau ! /

Ah ! qu’il est beau ! qu’il est beau ! /

Tiou ! /

 

C’est la cloche qui sonne /

Pour ma fille Yvonne. /

Qui est mort à Perpignan ? /

C’est la femme du commandant. /

Qui est mort à La Rochelle ? /

C’est la nièce du colonel ! /

Qui est mort à Épinal ? /

C’est la femme du caporal ! /

Tiou ! /

 

Et à Paris, papa chéri.

Fais à Paris ! qu’est-ce que tu me donnes à Paris ?

 

Je te donne pour ta fête

Un chapeau couleur noisette

Un petit sac en satin

Pour le tenir à la main

Un parasol en soie blanche

Avec des glands sur le manche

Un habit doré sur tranche

Des souliers couleur orange :

Ne les mets que le dimanche.

un collier, des bijoux

Tiou !

 

C’est la cloche qui sonne

Pour ma fille Yvonne !

C’est la cloche de Paris,

Il est temps d’aller au lit,

C’est la cloche de Nogent,

papa va en faire autant.

C’est la cloche de Givet,

Il est l’heure d’aller se coucher.

 

Ah ! non ! pas encore ! dis !

Achète-moi aussi une voiture en fer

Qui lève la poussière

par-devant et par-derrière,

Attention à vous ! mesdames les gardes-barrières,

Voilà Yvonne et son p’tit père,

Tiou !

D’après nos suppositions, cette série date de l’époque où Matorel était élève à l’école communale de la rue Chanzy. Supérieur à son milieu, le futur employé sentait le ridicule des romances qu’il entendait dans les rues et ailleurs. La caricature qu’il en a tracée nous a semblé assez curieuse et digne d’être rapportée.

Nous arrêtons ici la série des « Chants vraiment nationaux ». Il n’entre pas dans notre dessein de donner l’œuvre complète de Victor Matorel ; nous voulons seulement montrer, sous tous ses aspects, l’étrange physionomie de notre héros. Nous tenons à la disposition des curieux ceux des précieux papiers que nous n’avons pas pu, ou pas cru devoir publier.

 

Extrait de Max Jacob, Les Œuvres burlesques et mystiques de frère Matorel mort au couvent [1912],

in Max Jacob, Œuvres, Paris : Gallimard, coll. « Quarto », 2012, p. 266-267.  Extrait en pdf